Ci-dessous l'interview sur la politique familiale accordée à une étudiante en raison de mon appartenance au PDC, parti de la famille et à Pro Familia.

INTERVIEW CHANTAL DONZE

1 «Pour commencer, je vous laisse vous présenter en quelques mots.»

Actuellement enseignante en économie, droit, compta dans une école professionnelle, j’ai auparavant travaillé près de 10 ans pour la Confédération Suisse dans 3 offices fédéraux (communication, statistiques, environnement), suite à une formation post-universitaire en statistiques à Bruxelles et une licence en économie de l’université de Lausanne. J’ai été amenée à m’intéresser à la politique familiale pour des raisons privées. De retour en Suisse en l’an 2000 après 8 ans en Belgique et Grèce, j’ai assumé seule la responsabilité de la famille, c’est-à-dire de 3 enfants, y compris sur le plan financier. L’importance cruciale de la conciliation entre vie familiale et professionnelle m’est apparue pleinement. Auprès de la Confédération, j’ai eu la chance de rencontrer un employeur moderne, qui a facilité mon parcours, et par conséquent celui de mes trois enfants. Cette approche devrait être dans la mesure du possible généralisée pour le bien de nombreuses autres familles qui traversent des situations critiques, parfois bien indépendamment de leur volonté !

2 «Que pensez‐vous de la politique familiale de la Suisse actuellement ?»

J’ai pu observer les progrès réalisés ces 15 dernières années, notamment dans l’offre d’infrastructures d’accueil extrafamilial, et les progrès dans les mentalités, qui ne considèrent plus forcément d’un mauvais œil le travail professionnel des mamans. Des allocations familiales avec un seuil minimal harmonisé ont été acceptées en Suisse.

Cela dit, il n’existe à mon avis pas de véritable politique familiale en Suisse, qui soit centrée sur le fait d’encourager à fonder des familles. Le désir d’enfant mesuré par l’OFS montre que moins d’enfants sont mis au monde que ceux qui seraient effectivement souhaités.

Le nouveau droit du divorce introduit en Suisse en 2000 n’est sans doute pas étranger à l’augmentation du taux d’activité professionnelle des mamans. De même que la pression exercée sur les salaires par le contexte économique européen actuel.

Mais il ne s’agit pas là des finalités que devrait viser une véritable politique familiale. Celle-ci devrait plutôt consister à encourager la création de familles, sécuriser les familles et faciliter la vie des familles, par toutes sortes de mesures, pas uniquement des mesures axées sur l’activité professionnelle des mamans.

Ainsi, nous nous trouverions devant une société apte à s’auto-renouveler, plutôt qu’une société obligée de faire appel à l’immigration pour se rajeunir (l’immigration étant elle-même une source de nombreux coûts, qui ne sont pas supportés par les employeurs…). Et une société peut-être moins sujette à un taux élevé de divorces, avec son lot de misères sociales et déstabilisation d’enfants appelés à devenir parents un jour.

3 «Quels sont pour vous les principaux problèmes de cette politique ?»

En Suisse, nous sommes fiers de nos bons résultats sur le plan économique. La contrepartie, c’est que nous attachons beaucoup de valeur à l’argent, tellement que les enfants sont perçus comme un coût, et non comme un investissement ou une ressource digne de protection, ou un devoir religieux, ou encore social, ou une source d’épanouissement personnel.

Toutes les propositions de politique familiale échouent en raison de leur coût, toujours trop élevé au regard des milieux économiques. Pourtant, qu’est-ce qu’une société qui ne peut se renouveler par elle-même, sinon un aveu d’impuissance ?

D’autre part, on considère que les enfants relèvent de la sphère strictement privée. Pourtant, si une famille dysfonctionne, l’état interviendra pour remédier aux problèmes les plus graves, ce qui engendre aussi des coûts très élevés de pompier qui vient éteindre le feu en dernier ressort. Une politique familiale intelligente devrait prévenir plutôt que guérir et mettre en place les soutiens nécessaires aux familles avant que celles-ci aboutissent à une situation de crise.

4 «Pensez-vous qu’il y a des solutions concrètes que l’on pourrait apporter?»
Bien entendu, mais chacune a son coût. Et en fin de compte, ce sont les politiciens et la société qui fixent les priorités, et décident dans quel domaine l’argent récolté de façon centrale par l’Etat peut ou doit être redistribué. Les familles étant très chargées entre travail, trajets et enfants, elles n’ont que peu de temps et de moyens pour faire entendre leur voix.
Concrètement :
a) Mesures de type financier :
• La durée de la prise en charge des enfants est de plus en plus longue, hors nous sommes dans une phase dans laquelle moins de bourses d’études sont accordées, ou elles le sont selon des critères différenciés de cantons en cantons. Il y aurait une réflexion à mener sur la durée et l’intensité de la prise en charge des enfants par les parents, et ses conséquences.
• Les jeunes en formation paient des primes de caisse-maladie dès 18 ans comme s’ils étaient des salariés. Ces primes devraient pouvoir faire l’objet de déductions fiscales.
• Les allocations familiales dès 18 ans devraient pouvoir figurer comme revenu à part entière du jeune, et non plus des parents qui les reçoivent en leur nom.
• La probabilité d’hériter devient plus faible en raison de la prolongation de l’espérance de vie et des soins apportés dans les établissements médico-sociaux. Ou alors, l’héritage intervient tellement tardivement qu’il ne concerne plus la génération suivante, mais les petits-enfants. Là aussi, le droit des successions semble gentiment être dépassé.
• Etc.
b) Mesures de type social :
• Les structures d’accueil extrafamilial devraient pouvoir couvrir la demande et ne pas freiner ou faire disparaître l’envie d’enfants.
• Les congés parentaux sont à l’étude, mais constitueraient un geste bienvenu pour inciter à fonder une famille.
• La société devrait aider les parents à élever leurs jeunes. Nous sommes très libéraux en Suisse ; trop ? Comment rester insensible devant la prostitution de jeunes collégiennes ? Pourquoi la société suisse ferme les yeux ou fixe la majorité sexuelle à 16 ans, contrairement à ses voisins, tous plus restrictifs ? Pourquoi des sites incitant officiellement les époux à se tromper, alors que le Code Civil prévoit la fidélité entre époux, sont-ils légaux en Suisse ? Idem concernant les comas éthyliques, les suicides chez les jeunes, les troubles alimentaires tels que l’anorexie ou la boulimie, les dépressions, etc. Notre société n’est pas Kinderfreundlich, nous favorisons toujours l’aspect commercial au détriment de valeurs morales et éthiques pourtant essentielles au bien-être des familles.
• Etc.
c) Mesures de type macro-économique :
• Faciliter, normaliser la réinsertion professionnelle des femmes. Si cela devient une norme, quitter son activité professionnelle ne représente plus un risque de ne jamais retrouver le même niveau professionnel et augmente la fluidité du marché du travail. L’ensemble de la société bénéficierait de cette flexibilisation du temps de travail avec pauses familiales incluses.
• Introduire le temps partiel dans l’industrie aussi.
• Introduire l’horaire libre le plus souvent possible.
• Introduire le job-sharing partout où cela est possible.
• Rendre les carrières pour les parents qui souhaitent être à la maison le soir possibles, et ne pas systématiquement favoriser des célibataires dans leur carrière aux postes de cadre. C’est donner à la société un mauvais signal : être parent est une double pénalité, en termes de coûts et de potentialités salariales…
• Donner aux femmes des chances professionnelles équivalentes, même si elles sont mamans, et ne pas les pénaliser sur le plan professionnel si elles sont mamans, en les obligeant à choisir entre enfants ou travail.

5 «Quels sont, à l’inverse, les points forts de notre politique familiale ? »

Sincèrement, je ne vois pas où nous serions en avance sur d’autres pays. La participation très tardive en Suisse des femmes à la vie politique (droit de vote introduit en 1971) y est certainement pour quelque chose. Les récentes évolutions du droit de la famille (qui ne constituent pas à mon sens une politique volontariste pour favoriser l’éclosion des familles) sont tellement rapides qu’elles ne sont plus assimilées par une frange plus âgée ou plus conservatrice de la population.

6 «Connaissez-vous un peu la politique familiale en France ?»

Non, mais j’ai pu saisir quelques réalités de la politique familiale belge. Les allocations familiales y sont tellement conséquentes que l’on peut satisfaire son souhait d’enfants dans les familles qui fonctionnent bien sans trop se préoccuper de l’aspect financier. Une famille de trois enfants est considérée comme nombreuse en Suisse. En Belgique, on parle de famille nombreuse à partir de 4 enfants, 3 enfants sont la norme. Le jardin d’enfants commence à 2 ans, ce qui décharge les mamans plus tôt, si bien que les enfants sous souvent espacés de 2 à 3 ans entre eux dans une famille, tandis qu’en Suisse, on aura tendance à les espacer de 4 ans. D’où de moins grands opportunités de naissance. Les jardins d’enfant en Belgique peuvent accueillir les enfants toute la journée, et du coup, les familles ne doivent plus payer une crèche à plein temps si la maman travaille ou doit être épaulée provisoirement. En Suisse, devoir payer la crèche pendant 4 à 5 ans retient de nombreuses familles de passer au second plus tôt. En Belgique, on vend souvent des poussettes à deux places, l’une couchée pour le bébé, l’autre à l’avant assisse pour l’aîné encore trop jeune pour marcher longtemps.
NB : la méthode d’apprentissage de la lecture par reconnaissance de syllabes fonctionne mieux en Belgique qu’en Suisse, puisque les enfants s’y mettent dès l’âge de 2 ans… Chez nous, les élèves sortent de l’école obligatoire sans plus savoir orthographier, car nous avons repris les méthodes pédagogiques appliquées par nos voisins en primaire, sans penser à ce qui se prépare pendant de longues années au jardin d’enfants…

7 «Si oui, quelles sont les différences entre la France et la Suisse à ce niveau ?»

Voir réponse à la question 6

8 «Plusieurs textes ont été proposés à ce sujet mais tous ont été refusés un par un. À
votre avis, pourquoi est-ce si difficile de faire accepter une initiative sur la famille ? »

a) La famille est une affaire privée, les individus doivent en porter la responsabilité eux-mêmes. Hors la famille est une affaire de (renouvellement de la) société. Cet argument est aussi désuet que de dire que le chômage est une affaire privée. Les crises économiques sont largement mieux surmontées avec des politiques économiques dignes de ce nom.
b) Cela coûte. En effet, comme pour tout investissement, il y a d’abord une dépense à faire avant d’obtenir un rendement.
c) Ce sont surtout les familles migrantes qui profiteraient de mesures envers les familles. Certes, certaines familles migrantes ont une culture familiale plus forte, mais sur le moyen terme, il y a fort à parier que les résidents helvétiques perçoivent l’amélioration des conditions-cadres et donnent libre cours à leurs envies d’enfants. D’ailleurs cette question de migrants devient moins pertinente avec la perméabilité accrue, voulue ou non, de nos frontières. Un ticket de bateau entre la Tunisie et l’Italie coûte aujourd’hui 200 euros. Un prix accessible à bon nombre de migrants.

9 «Pensez-vous que la famille doit rester de l’ordre privé ou au contraire, doit-on l’aider au maximum ? »

Clairement, les familles sont en souffrance en Suisse si l’on consulte divers indicateurs (taux de divorce, état de santé des jeunes, taux de fécondité, âge de la maman à la première naissance, mesures médicales accompagnant les grossesses, etc.). Par conséquent, il est temps de mener une politique familiale à la Keynes – quitte à se retirer dès que les familles iront mieux et proliféreront à nouveau. L’économie repose sur le facteur humain, avant de reposer sur le facteur capital. Nos ressources humaines en Suisse sont pitoyablement mises en valeur.

10 « D’après une étude de l’OFS, 63% des femmes et des hommes âgés de 20 à 29 ans veulent avoir deux enfants. Comment expliqueriez-vous ce désir encore prononcé de fonder une famille alors qu’il est difficile de concilier vie familiale et professionnelle ?»

Mes enfants sont nés alors que j’étais très jeune (23, 25 et 27 ans), juste à la conclusion de mes études universitaires, et je ne le regrette pas du tout, car je suis maintenant dans la force de l’âge, et pourtant mes enfants sont déjà grands.

En Suisse, on recule l’âge de la première naissance en pensant que cela ira mieux plus tard, ce qui n’est pas forcément un bon calcul. Etre mère m’a d’une certaine manière aussi aidée (ou poussée) à trouver un emploi – et cette prise de responsabilité est aussi valorisée ou appréciée chez certains employeurs. Sans compter toutes les compétences que m’a apportées le fait d’être maman.

Je pense que ces jeunes sont poussés par leur vitalité, et qu’ils sont effectivement en âge de procréer. Ils ne se sont pas encore frottés aux réalités helvétiques et ne perçoivent pas les difficultés comme on peut le faire avec recul. Tant mieux ! Qu’ils réalisent leur rêve de famille, il n’y a pas de plus belle aventure, et une fois embarqués, plus moyen d’y échapper 

11 «Pensez-vous que la Suisse n’a pas de politique familiale ?»

Cf plus haut

12 «Est‐ce que la France est meilleure en terme d’aides aux familles ?»

Cf réponse concernant la Belgique. Définitivement oui. Le statut de mère en France est très valorisé. Beaucoup de tendresse y est associé. La religion catholique et son culte de Marie y est pour quelque chose. On dit de la France qu’elle est la fille aînée de l’Eglise catholique. Cette expression traduit déjà un attachement très fort au concept de famille.

13 «Est-ce le rôle de l’Etat d’aider les familles ? »

Cf plus haut. Disons que la formulation n’est pas heureuse, il ne s’agit pas d’aider les familles, mais de mettre en place des conditions cadres favorables à leur épanouissement. L’allongement de la durée de la formation réduit le taux de chômage mais ralentit la fondation des familles. Il n’est pas rare que des jeunes de 25 ans ne volent pas encore de leurs propres ailes, mais habitent chez les parents. Cela réduit le chômage, mais retarde l’autonomie financière des jeunes. Du coup les mamans travaillent pour aider à financer la famille et de la sorte occupent des emplois qui auraient pu être convoités par des jeunes…

14 «Quel organe doit ou devrait être responsable des familles ?»

Il faudrait créer en Suisse un observatoire des familles tel que l’observatoire de la santé rattaché à l’OFS, mais indépendant de l’OFS dans sa gestion. Celui-ci serait chargé de récolter des données, de les analyser et de fournir les indicateurs nécessaires à la conduite d’une politique familiale digne de ce nom.

Et il faudrait se pencher sur les questions intergénérationnelles. La prise en charge de parents diminués par l’âge serait une des problématiques aux répercussions macroéconomiques importantes. On remet toujours les crèches en cause, jamais les EMS. Pourtant, il s’agit aussi d’une question de politique familiale. Dans ce domaine qui explique en partie l’explosion des coûts de la santé réside un grand potentiel d’améliorations.

15 «Quand on pense à la politique de la famille, on pense souvent au problème des crèches. Que pensez-vous de ce manque de place qui fait beaucoup parler de lui ?»

En Belgique, il y a un lien évident entre l’espacement des naissances et le début du jardin d’enfants. La question n’est donc pas seulement la disponibilité des places de crèche ou des parents d’accueil, mais leur coût pour les parents. Le rôle des grands-parents, au bénéfice d’une retraite, est aussi laissé à la sphère privée. Si certains d’entre eux sont très disponibles, d’autres souhaitent leur indépendance, rendue possible par leur revenu de retraités, financés par les parents actifs... Est-ce acceptable socialement parlant ?

16 « Défiscaliser les allocations familiales, était‐ce une bonne idée ?»

Il aurait fallu limiter la défiscalisation aux jeunes dès 18 ans qui remplissent leur propre déclaration d’impôts et qui auraient pu mentionner leur allocation familiale sous « revenus ».

17 «Les parents au foyer devraient‐ils avoir droit à une déduction fiscale dans toute la
Suisse comme le proposait l’initiative de l’UDC ?»

Une déduction fiscale vise à tenir compte d’un frais effectif réalisé en vue de l’acquisition d’un gain professionnel, ce qui est le cas pour les dépenses de frais de garde en crèche. Si je n’avais pas déboursé de l’argent pour faire encadrer mes enfants, je n’aurais pas pu travailler. Il s’agissait d’une dépense nécessaire à l’acquisition du revenu professionnel.

Malgré toute ma bonne volonté, je ne vois pas à quels frais en vue de l’acquisition d’un revenu doit faire face un parent au foyer. D’ailleurs, s’il reste au foyer, c’est qu’il n’a pas besoin d’acquérir un revenu professionnel, en principe.

Mais valoriser le travail des parents au foyer est un soin une nécessité. Il existe des formes de reconnaissance sans doute plus appropriées.

18 « La conciliation de la vie professionnelle et de la vie familiale est difficile. Est‐ce normal ? Pourquoi la Suisse est si hésitante à aider les familles à ce niveau? »

La Suisse bénéficie d’un niveau de salaires très élevés. Pour rester compétitives, notamment malgré l’actuel franc fort, les entreprises qui produisent en Suisse doivent constamment augmenter leur productivité, efficience, efficacité, effectivité. C’est la raison pour laquelle les cadeaux ne sont pas légion en Suisse. Et c’est la raison pour laquelle, si la politique familiale reste une affaire privée, elle ne progressera pas en Suisse. Même une fois inscrite dans la Constitution Fédérale, l’égalité salariale entre hommes et femmes 20 ans plus tard ne s’est pas réalisée par la simple force des mécanismes de marché. Alors comment voulez-vous que des mesures favorables aux familles se mettent de façon uniforme en place en Suisse d’elles-mêmes ?

19 «Vous faites partie du comité de Pro Familia Suisse, quel est le rôle de cette grande organisation ?»

Pro Familia a un double rôle, celui d’organisation faîtière qui redistribue des subventions de l’OFAS à ses associations membres, par exemple des associations de parents d’élèves, des associations visant à développer les compétences éducatives des parents, des associations de pères, de familles homosexuelles, de parents divorcés, de familles monoparentales, etc. qui viennent en aide à leur membre et qui, proches du terrain, perçoivent des préoccupations propres à chaque sensibilité.
D’autre part Pro Familia est un interlocuteur privilégié pour toutes questions de politique familiale, initiatives ou projets législatif. Ses prises de position sont sollicitées et écoutées.

20 « Pour finir, qu’avez‐vous à ajouter à propos de ce sujet de la famille ? »

La famille, ce sont mes racines et mes ailes, mon identité. Des familles saines sont le meilleur garant d’une Suisse prospère et équilibrée.

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